Car oui, Odin Sphere est un jeu dif­fi­cile qui n’a aucune rai­son de pâlir face aux vieux beat’m all d’antan, des­quels il hérite beau­coup plus que la plu­part des autres repré­sen­tants de la classe des action-RPG dans laquelle on le range. Le cœur du game­play se base sur des arè­nes cir­cu­lai­res dans les­quel­les vous allez devoir affron­ter de une à trois vagues d’enne­mis avec pour mis­sion de les exter­mi­ner jusqu’au der­nier alors qu’un comp­teur défile dans un coin de l’écran. À la fin du com­bat, une note sanc­tionne la per­for­mance et récom­pense en fonc­tion. Face à une telle adver­sité, vous n’aurez que deux issues, exploi­ter métho­di­que­ment les méca­ni­ques du jeu, ou sim­ple­ment être doué. N’ayant pas la chance d’être tou­ché par la grâce du gosu, j’ai rapi­de­ment foncé droit dans le mur à croire que je pour­rais finir le jeu sans trop m’occu­per de la bouffe et de l’alchi­mie.

Lourde erreur de ma part, le jeu exi­geant un res­pect scru­pu­leux de ses règles pour pro­gres­ser sans s’arra­cher les che­veux. Se con­ten­ter de fon­cer ne suf­fit pas, car dans ce cas, seule votre arme gagnera en puis­sance, lais­sant une autre sta­tis­ti­que de taille, les points de vie, trai­ner loin der­rière avec le niveau du per­son­nage lui-même, jusqu’au moment fatal où le désé­qui­li­bre vien­dra à bout de vos com­pé­ten­ces. Un choix est en effet donné à la fin de cha­que arène sur l’uti­li­sa­tion des pho­zons por­teurs d’expé­rience, les absor­ber et amé­lio­rer votre psy­pher, ou les uti­li­ser pour faire pous­ser des grai­nes et amé­lio­rer votre per­son­nage et son uni­que sta­tis­ti­que, sa barre de vie. Ajou­tez à cela la pos­si­bi­lité d’uti­li­ser divers ingré­dients gla­nés ici et là pour con­coc­ter par alchi­mie diver­ses potions de sup­port par­ti­cu­liè­re­ment uti­les.

Une fois qu’on apprend à tirer par­tie de tou­tes ces pos­si­bi­li­tés l’avan­cée est moins dou­lou­reuse, mais reste un peu trop iné­gale à mon goût. Cer­tains per­son­na­ges comme Cor­ne­lius et Mer­ce­des sont très sim­ples, d’autres comme Vel­vet m’ont laissé de bien mau­vais sou­ve­nirs, en par­ti­cu­lier de com­bats de boss ten­dus et inter­mi­na­bles faute de taper suf­fi­sam­ment fort pour en finir rapi­de­ment.
Un réglage est censé sau­ver la mise aux han­di­ca­pés de la manette, per­met­tant de chan­ger la dif­fi­culté à la volée n’importe quand dans le jeu, mais je n’ai hon­nê­te­ment pas remar­qué de dif­fé­rence entre facile et dif­fi­cile. Très cos­mé­ti­que.

À côté de ça, le jeu souf­fre aussi d’une répé­ti­tion pres­que affli­geante. En tout et pour tout, il com­prend huit niveaux. Sachant que cha­que per­son­nage a droit à sept cha­pi­tres, cha­cun des cinq va tous les visi­ter sauf un. Ce qui veut donc dire, autour de qua­tre pas­sa­ges pour cha­cun d’entre eux, avec les mêmes décors, les mêmes enne­mis ajus­tés au niveau pré­sumé du per­son­nage, les mêmes demi-boss, la même carte. La seule varia­tion vien­dra par­fois du boss lui-même, qui dépen­dra lui du scé­na­rio en cours, mais même ces der­niers revien­nent sou­vent, se fai­sant pour la plu­part pas­ser des­sus par la moi­tié du cast. L’impres­sion est d’autant plus pro­non­cée si par mal­heur vous vou­liez tirer pro­fit de la pos­si­bi­lité offerte de refaire les livres en mode replay pour pré­pa­rer vos per­son­na­ges à la der­nière phase, durant laquelle vous allez revoir tout le jeu en accé­léré.

Tou­jours dans les pro­blè­mes, la vis aurait-elle été ser­rée un peu trop fort vis-à-vis des capa­ci­tés de la con­sole ou s’agi­rait-il juste de sou­cis de pro­gram­ma­tion ? Les ralen­tis­se­ments sont en effet aussi nom­breux qu’aga­çants. Même dans les com­bats nor­maux, il suf­fit d’un peu trop d’enne­mis ou d’effets à l’écran pour que les signes de fai­blesse com­men­cent à appa­rai­tre. Mais c’est sur­tout face à cer­tains boss qui invo­quent beau­coup d’objets que le pro­blème se fait sen­tir, ren­dant faci­le­ment le jeu à moi­tié injoua­ble. Odette est par­ti­cu­liè­re­ment forte à ce petit jeu là, entre les divers enne­mis sup­plé­men­tai­res, les por­teurs de chan­de­liers et ses pro­pres ani­ma­tions. Au point qu’on s’inter­roge sur com­ment le titre a bien pu pas­ser la QA de Sony sans que rien n’ait été fait pour y remé­dier…

Peut-être une autre con­sé­quence de ce der­nier point (trop de modè­les 2D com­plexes en mémoire), le jeu souf­fre éga­le­ment de temps de char­ge­ments plus ou moins fas­ti­dieux. Tolé­ra­bles la plu­part du temps, il leur arrive par moment de deve­nir ridi­cu­le­ment longs. Je pense en par­ti­cu­lier aux deux maga­sins Pooka qui pren­nent bien leur temps pour affi­cher un uni­que écran sans scroll…

Mais je me plains, je me plains, on fini­rait pres­que par croire qu’Odin Sphere m’a dégouté et que je l’ai fini uni­que­ment pour la beauté du geste. Bien loin de là pour­tant. Appe­lez-moi maso­chiste si vous vou­lez, mais j’ai beau ne plus comp­ter ni le nom­bre de fois où j’ai dû me rete­nir pour ne pas envoyer ma manette et tout ce qui venait avec par la fenê­tre, ni la quan­tité d’insa­ni­tés, hur­le­ments et autres râles en tout genre que j’ai pu pro­fé­rer à l’écran, je ne regrette pas une seule seconde pas­sée sur ce titre. Car envers et con­tre tout, au milieu de toute cette frus­tra­tion, il n’aura jamais cessé d’exer­cer son charme et de me séduire encore et encore.

Le point le plus visi­ble devrait sau­ter aux yeux de n’importe qui pre­nant le temps d’obser­ver les cap­tu­res. La 2D est sublime, basée sur des pein­tu­res hau­tes en cou­leurs et extrê­me­ment détaillées. En règle géné­rale, qui dit spri­tes, dit aussi per­son­na­ges de taille réduite, les efforts pour les ani­mer étant pro­por­tion­nels à la taille et la com­plexité des des­sins. Mais bien loin de là, le jeu se per­met un beau pied de nez aux règles de l’art en nous offrant, non seu­le­ment des boss qui iront jusqu’à dépas­ser de l’écran, mais éga­le­ment des ani­ma­tions d’une flui­dité irré­pro­cha­ble pri­ses indi­vi­duel­le­ment. Ajouté à des décors tout aussi somp­tueux avec plu­sieurs niveaux de défi­le­ment en fonc­tion de la pro­fon­deur de champs, on en arrive à un résul­tat sim­ple­ment magni­fi­que.

Non con­tent de réga­ler les yeux, Odin Sphere ne s’arrête pas en si bon che­min et se paie aussi le luxe d’être tout aussi agréa­ble à l’oreille. Dès l’ouver­ture, Basis­cape nous enchante avec un thème chanté par Sha­na­chie, par ailleurs en fran­çais avec des paro­les assez jolies (et bien écri­tes, pas du fran­po­nais), atten­tion qu’on appré­ciera même si l’accent japo­nais à cou­per au cou­teau rend le tout par­fai­te­ment incom­pré­hen­si­ble. Mais c’est la mélo­die qui compte après tout. Sur un plan plus glo­bal, la per­for­mance sur la bande son n’est pas en reste, offrant des thè­mes enchan­teurs qui col­lent par­fai­te­ment au titre. Cer­tains ne man­que­ront pas cri­ti­quer une patte Saki­moto trop mar­quée rap­pe­lant entre autre un Final Fan­tasy XII encore frais dans les mémoi­res. Bien loin de moi de les con­tre­dire, mais je trouve son style très adapté au lyrisme ambiant. On notera tou­te­fois qu’à l’ins­tar du reste du jeu, cer­tains thè­mes peu­vent las­ser à force de les enten­dre. Peut-être une con­sé­quence de ce der­nier point, ceux qui res­te­ront le plus dans ma mémoire seront asso­ciés à quel­ques boss uni­ques comme les com­bats de l’Arma­ged­don, les scè­nes de tran­si­tion ou plus sim­ple­ment l’écran titre et la carte.

Mais une belle plas­ti­que ne suf­fit pas pour ven­dre un jeu et l’inté­rêt ne se limite heu­reu­se­ment pas à ces deux points. Plus qu’un sim­ple bonus, ils sont pré­sents pour par­ti­ci­per à une ambiance très par­ti­cu­lière. Odin Sphere pré­sente en effet une his­toire épi­que dans le sens le plus lit­té­ral du terme. Point de scé­na­rio retord et sub­tile, ce qui se déroule ici est une épo­pée héroï­que plus pro­che du conte, avec cer­tes ces cli­chés, arché­ty­pes et sen­ti­ments exa­cer­bés qui feront grin­cer les dents de cer­tains, mais éga­le­ment beauté pure et sim­ple, gran­diose et émer­veille­ment pro­pre à ce type de lit­té­ra­ture. La mise en scène plonge de fait tout de suite dans cette orien­ta­tion, l’his­toire étant à la base con­tée à tra­vers les yeux de la jeune Alice décou­vrant les vieux livres de son grand-père. Cinq livres por­tant cha­cun leur thème en retra­çant l’épo­pée d’un per­son­nage con­tri­buant aux anna­les d’un monde aux for­tes ins­pi­ra­tions nor­di­ques, Elrion. Cinq des­tins qui vont se mêler, s’influen­cer dans un bal de tra­gé­dies, de lut­tes de pou­voir et de quê­tes d’amour pour au final se rejoin­dre le temps d’une der­nière croi­sée des des­tins pour un pénul­tième (si vous êtes sages) livre con­tant dans une apo­gée d’héroïsme la fin du monde.
Le con­cept de tableau pro­pre à la 2D sert l’ambiance à mer­veille, repro­dui­sant dans un cer­tain sens le décor d’une scène d’opéra et ren­for­çant par là même une cer­taine ins­pi­ra­tion de L’Anneau du Nibe­lung de Richard Wag­ner. La nar­ra­tion s’en rap­pro­che d’ailleurs tout autant avec une très nette sépa­ra­tion des inte­rac­tions du joueur limi­tée aux actes impai­res (tou­jours sur le schéma vil­lage – don­jon – boss) de l’his­toire pro­pre­ment dite qui prend son aise dans les actes pai­res, dérou­lant une fable tra­gi­que sous les yeux d’un spec­ta­teur pas­sif ne pou­vant qu’assis­ter à la dégra­da­tion du petit monde d’Elrion.

Il est rare que je sois élo­gieux avec un titre m’en ayant fait autant baver et Odin Sphere réussi à fran­chir cette limite en m’accro­chant par ses thé­ma­ti­ques tou­chan­tes, sa pré­sen­ta­tion ren­ver­sante et une exé­cu­tion maî­tri­sée. Un coup de cœur très per­son­nel que je recom­man­de­rai avec pru­dence, mais qui me lais­sera quoi qu’on en dise une impres­sion sans pareil. J’attends à pré­sent son suc­ces­seur spi­ri­tuel, Mura­masa: The Demon Blade, avec d’autant plus d’impa­tience.