Avant même sa sor­tie, l’enthou­siasme est déjà loin de faire l’una­ni­mité. Prix trop élevé, peut-être à cause des 16 Go de mémoire flash interne tou­jours coû­teuse. Capa­cité de sto­ckage réduite pour ses ambi­tions à laquelle l’ajout de Memory Stick Micro n’offre qu’une mai­gre con­so­la­tion, tou­jours vu le prix de ces der­niè­res. Sans par­ler de la tari­fi­ca­tion ridi­cule des jeux sur le PSN, ven­dus au même prix que les ver­sions phy­si­ques alors que les coûts de dis­tri­bu­tion sont bien moin­dres. Les repro­ches ne man­quent pas. Mais bien au-delà des pro­blè­mes du maté­riel, la vraie ques­tion mise en avant est celle de la via­bi­lité de la dis­tri­bu­tion numé­ri­que, telle qu’elle nous est pré­sen­tée aujourd’hui.

Actuel­le­ment, je mène ma vie de joueur en entas­sant des bouts de plas­ti­que. Ces galet­tes, passe-droit vers le monde magi­que des jeux vidéo, con­tien­nent l’inté­gra­lité du titre cor­res­pon­dant, sont indé­pen­dan­tes, peu­vent tour­ner sur n’importe quelle machine si on oublie la limite plus absurde que jamais du zonage par région sur con­sole et tou­tes les pro­tec­tions anti-pira­tage du monde PC. J’en suis le pro­prié­taire et peut donc en faire ce que je veux. Rien ne m’empê­che de prê­ter le jeu, de le reven­dre, ou même de jouer au fris­bee avec si l’envie m’en chante. On se doute bien que ce n’est pas demain la veille que je le ferais, mais c’est juste pour illus­trer la pos­ses­sion, si ce n’est du jeu (dont la pro­priété intel­lec­tuelle appar­tient tou­jours à l’édi­teur et au déve­lop­peur), mais au moins de l’exem­plaire, le sup­port phy­si­que.

Steam

Depuis déjà un moment avec la popu­la­ri­sa­tion d’Inter­net, puis du haut débit, télé­char­ger un jeu est devenu bien plus qu’une chi­mère, mais une réa­lité. Bien âpre pour les édi­teurs, car comme sou­vent le monde ne les a pas attendu pour pro­fi­ter des avan­cées de la tech­no­lo­gie. Jusqu’à récem­ment, le jeu com­plè­te­ment vir­tua­lisé était l’apa­nage des pira­tes. La donne a tou­te­fois changé der­niè­re­ment, d’abord sur le monde PC avec Steam, puis sur con­sole avec le Xbox Live Mar­ket­place, suivi des Wii Shop Chan­nel et PlayS­ta­tion Store.

Loin de moi l’idée de vou­loir reje­ter ces nou­veau­tés en bloc, je pense au con­traire que la dis­tri­bu­tion numé­ri­que pré­sente un grand nom­bre d’avan­ta­ges. Elle signe avant tout, de par son essence même, la fin des rup­tu­res de stock. Elle nous affran­chi­rait éga­le­ment une bonne fois pour toute des limi­tes de sto­ckage des sup­ports phy­si­ques et par la même des jeux éta­lés sur plu­sieurs dis­ques (et encore faut-il que la plate-forme auto­rise ces cabrio­les, *tousse* con­so­les por­ta­bles). Avoir toute sa ludo­thè­que pré­sente sur un uni­que dis­que dur per­met de sim­pli­fier le pas­sage d’un titre à l’autre sans devoir fouiller dans sa pile, ran­ger la galette pré­cé­dente et en insé­rer une nou­velle. Ce der­nier point est d’autant plus inté­res­sant pour une con­sole por­ta­ble en rédui­sant l’encom­bre­ment pro­por­tion­nel­le­ment au nom­bre de jeux qu’on trim­bale (com­pa­rez une Memory Stick Micro avec une dizaine d’UMD).

PlsyStation Store

Tous ces avan­ta­ges sont des acquis vali­des dès aujourd’hui. Mais pour pous­ser un peu plus loin, on pour­rait s’ima­gi­ner dans un monde de rêve, où on pour­rait même ima­gi­ner la pos­si­bi­lité de « vir­tua­li­ser » ses jeux déjà ache­tés sur sup­port phy­si­que. Pour­quoi par­ler de rêve alors que n’importe quel pirate, ou même dans de nom­breux cas des pro­prié­tai­res légi­ti­mes cher­chant à se sim­pli­fier la vie en cra­quant leurs exem­plai­res dûment ache­tés, pro­fi­tent déjà de ce genre d’avan­ta­ges ? Sim­ple­ment car le dis­que repré­sente la preuve qu’on a versé sa dîme à l’édi­teur. L’essen­tiel des pro­blè­mes de la dis­tri­bu­tion phy­si­que avec le pira­tage vient d’ailleurs de la fra­gi­lité de cette asser­tion.

Et c’est là qu’on arrive au cœur du pro­blème. Avec la dis­pa­ri­tion du sup­port, les dis­tri­bu­teurs l’ont rem­placé par une auto­ri­sa­tion sur un ser­veur dis­tant. Sauf qu’en réa­lité, ce n’est pas juste une for­ma­lité qui nous échappe (payer son dû au créa­teur), mais aussi la pro­priété pure et sim­ple de votre exem­plaire. Ce qu’on vous vend à la place, c’est le droit de télé­char­ger et uti­li­ser le jeu sur votre machine. Pour poser des mots sur cette sub­ti­lité, les édi­teurs four­nis­sent un ser­vice au lieu d’un pro­duit.

Xbox Live Marketplace

Évi­dem­ment, hors de ques­tion de faire de ce droit tout ce que vous fai­siez avec votre pro­priété. Plus ques­tion de revente, plus ques­tion de prêt et adieu les par­ties de fris­bees endia­blées. Quelle meilleure occa­sion pour les édi­teurs que d’en pro­fi­ter pour met­tre fin à l’occa­sion, un mar­ché leur échap­pant com­plè­te­ment depuis les ori­gi­nes du jeu vidéo, sur lequel ils ne reçoi­vent aucune rému­né­ra­tion à cha­que revente. Le tout sous cou­vert de pro­tec­tion anti-pira­tage.

Rien que sur ces deux points, on peut déjà trou­ver de quoi polé­mi­quer. Cha­cun a le droit d’avoir sa vision du jeu vidéo, mais je me demande si qui que ce soit chez les uti­li­sa­teurs trou­ve­rait vrai­ment son compte dans une vir­tua­li­sa­tion totale du milieu. Les col­lec­tion­neurs récla­me­ront leurs armoi­res plei­nes à cra­quer où ran­ger l’« ob­jet » dans des sacs à pous­sière. Le con­vi­vial vou­dra prê­ter ses titres à sa copine, sa famille, ses potes, sans que Sony ou Valve y trouve quoi que ce soit à redire. Le fau­ché, et par exten­sion la plu­part des jeu­nes, auront du mal à accep­ter la dis­pa­ri­tion du mar­ché de l’occa­sion pro­po­sant des titres plus abor­da­bles, rejoin­dra le casual et tous ceux qui vou­dront la pos­si­bi­lité de récu­pé­rer une par­tie de l’inves­tis­se­ment une fois l’achat ren­ta­bi­lisé en le refour­gant à une bou­ti­que ou une con­nais­sance quel­con­que.

Restrictions HDCP sous iTunes

Ces dif­fé­rents effets ne sont néan­moins que les plus visi­bles du chan­ge­ment de fond qu’est le dépouille­ment de pro­priété inhé­rent à la vir­tua­li­sa­tion actuelle. La face visi­ble de l’ice­berg, en somme. On peut pous­ser la réflexion un peu plus loin en éten­dant nos hori­zons pour se rap­pro­cher d’autres débats simi­lai­res ayant lieu dans les milieux de la musi­que, de la vidéo ou des livres.

Les livres offrent un pre­mier point de com­pa­rai­son inté­res­sant. L’idée de pos­ses­sion y est bien plus ancré que dans le monde de la musi­que et on en retrouve déjà les effets dans une polé­mi­que qui com­mence à peine à décol­ler avec la com­mer­cia­li­sa­tion des tech­no­lo­gies de papier élec­tro­ni­que. Pour expo­ser à tra­vers un exem­ple, Ama­zon a récem­ment pro­vo­qué un désas­tre en rela­tions publi­ques en reti­rant des ouvra­ges de sa plate-forme Kindle. Le retrait était en soit jus­ti­fié, ils avaient décou­vert que les droits pour la publi­ca­tion élec­tro­ni­que n’avaient pas été cor­rec­te­ment acquis. Le point qui fâche est qu’en reti­rant ces ouvra­ges de son réper­toire, tous les exem­plai­res déjà ache­tés ont dis­paru par la même occa­sion. Les clients ont été rem­bour­sés, évi­dem­ment, mais essayez de rap­por­ter cela au monde phy­si­que pour voir à quel point ce retrait a de quoi cho­quer. Cet acte, une intru­sion dans la biblio­thè­que vir­tuelle des uti­li­sa­teurs, revient exac­te­ment à faire intru­sion chez vous sans pré­ve­nir pour reti­rer l’exem­plaire de votre éta­gère et le rem­pla­cer par un billet de dix euros. Par­lons-en, de l’hégé­mo­nie du dis­tri­bu­teur quand il con­trôle l’inté­gra­lité de la chaîne de dis­tri­bu­tion, du maga­sin à l’espace de sto­ckage où vous entre­po­sez vos acqui­si­tions. Féroce iro­nie de l’his­toire, les romans con­cer­nés sont ceux de Geor­ges Orwell dont en par­ti­cu­lier 1984. Le paral­lèle n’est tou­te­fois vrai­ment vala­ble que pour les con­so­les. Sur PC, la machine échappe dans une cer­taine mesure au con­trôle du dis­tri­bu­teur qui doit se con­ten­ter d’un logi­ciel client tour­nant en tâche de fond.

xkcd.com, n°129 - Randall Munroe

La musi­que offre éga­le­ment un exem­ple inté­res­sant. Ici, le débat du for­mat est plus ou moins clos, les con­som­ma­teurs ont gagné, les dis­tri­bu­teurs ven­dent à pré­sent des MP3 sans mesu­res de pro­tec­tion con­trai­gnan­tes qu’ils peu­vent uti­li­ser plus ou moins à leur guise. Mais que d’efforts gâchés pour en arri­ver là. Pen­dant des années le cata­lo­gue a été dis­tri­bué cou­vert de mesu­res de res­tric­tion empê­chant telle ou telle uti­li­sa­tion jugée impro­pre par quel­ques chefs de pro­duit du haut de leur tour d’ivoire. Le sujet des con­train­tes a déjà été abordé plus haut par le prêt et la revente, nul besoin de s’attar­der des­sus. Inté­res­sons-nous plu­tôt à un effet per­vers plus pro­fond inhé­rent aux mesu­res de res­tric­tions de droits. Ces der­niè­res sto­ckent vos don­nées sous forme chif­frée, acces­si­bles uni­que­ment en rece­vant un passe-droit (clé de déchif­frage) des ayant-droits via un sys­tème d’accré­di­ta­tion.

Là où le rap­port devient inté­res­sant, c’est qu’il offre déjà un exem­ple de ce qui se passe le jour où la plate-forme meurt et où les ser­veurs dif­fu­sant les auto­ri­sa­tions dis­pa­rais­sent. Et la réponse est nette, une cou­pure bru­tale et com­plète de l’accès à tou­tes vos don­nées. Dont la durée de vie n’excé­dera donc jamais celle de la plate-forme. Il suf­fit d’ailleurs de lire les clau­ses de ser­vice de Steam pour y décou­vrir que Valve n’est sous aucune obli­ga­tion de publier un patch court-cir­cui­tant leur sys­tème d’authen­ti­fi­ca­tion le jour où ils fer­me­ront leur ser­vice. Posez-vous la ques­tion, est-ce que votre défi­ni­tion de la péren­nité cor­res­pond à celle de la durée de vie d’un ser­vice offert par une entre­prise qui est avant tout là pour faire de l’argent et ces­sera de le four­nir le jour où l’herbe sera plus verte ailleurs ?

xkcd.com, n°488 - Randall Munroe

Le pro­blème ne se limite pas au con­tenu vendu en ligne, il n’en est que le repré­sen­tant le plus évi­dent par la faci­lité de lui cou­pler une dépen­dance à un ser­vice éphé­mère. Mais le maté­riel, con­so­les et vieux ordi­na­teurs en train de pren­dre la pous­sière, l’est tout autant. Au ris­que de faire hur­ler les col­lec­tion­neurs, dans une gigan­tes­que iro­nie du sort, l’ému­la­tion de demain et le pira­tage d’aujourd’hui sont les deux clés assu­rant une mémoire au jeu vidéo. Les ima­ges de dis­ques et de car­tou­ches sont éter­nel­les, bien loin de la durée de vie limi­tée des sup­ports des­quels ils ont été copiés. On peut se poser la ques­tion sur le long terme, si dans cent ans quelqu’un verra encore un inté­rêt à écrire un ému­la­teur PlayS­ta­tion pour les plate-forme de demain. Si le jeu vidéo vieillira aussi bien que la lit­té­ra­ture. Mais c’est là un tout autre débat.

Voilà donc, pour le meilleur et pour le pire, ce que pro­pose aujourd’hui le cham­bou­le­ment de la vir­tua­li­sa­tion du sup­port, ver­sion jeu vidéo. Et il va fal­loir s’en accom­mo­der pour l’ins­tant, tant il est peu pro­ba­ble que tout cela change de sitôt. Les dis­tri­bu­teurs se limi­tent pour l’ins­tant à des expé­ri­men­ta­tions, les jeux uni­que­ment dis­po­ni­bles sous forme numé­ri­que rem­plis­sent pour l’ins­tant une niche qui pour divers fac­teurs (prix, durée de vie, con­cepts dif­fi­ci­les à ven­dre à grande échelle) ne por­tent pas vrai­ment à con­sé­quence. Les block­bus­ters res­tent sur sup­port phy­si­que pen­dant ce temps, pro­po­sant une forme numé­ri­que uni­que­ment en alter­na­tive. Pour les con­so­les de salon en par­ti­cu­lier, on se doute que c’est bien parti pour durer. La Wii, du haut de ses 512Mo de mémoire flash, n’a clai­re­ment pas la capa­cité de sto­ckage pour des ima­ges de DVD. La Xbox 360 peut se per­met­tre des expé­ri­men­ta­tions avec le dis­que dur de cer­tains modè­les, mais jamais plus grâce aux modè­les Arcade et leur limi­ta­tion à 256Mo de mémoire flash. Même la PS3 n’est pas si bien pla­cée que ça, devant elle faire avec des Blu-Ray pou­vant con­te­nir jusqu’à 50Go de don­nées qui auront vite fait de rem­plir les dis­ques de 20 à 120Go avec les­quels la con­sole est ven­due.

Reste les por­ta­bles pour les­quel­les les mémoi­res flash offrent à pré­sent un rap­port taille/prix via­ble pour con­te­nir des ima­ges de jeux. Le cons­truc­teur ayant le con­trôle de la plate-forme, charge à lui de pro­po­ser une expé­rience suf­fi­sam­ment attrayante pour pous­ser les con­som­ma­teurs à fran­chir le pas. Ce que Sony essaie d’ailleurs en ce moment même avec sa PSP Go. Bide ou suc­cès, ver­dict d’ici un mois.

J’aurais aimé pou­voir com­men­ter plus en avant sur Steam, mais ayant arrêté de jouer sur ordi­na­teur depuis un sacré bout de temps, le niveau d’implan­ta­tion de la plate-forme et son impact en tant que dis­tri­bu­teur numé­ri­que m’échappe un peu. Je me con­ten­te­rai donc de con­clure en rap­pe­lant qu’on aborde là une ques­tion très per­son­nelle sur laquelle des avis très diver­gents ris­quent d’appa­raî­tre. En fonc­tion du vécu et de l’appro­che du jeu vidéo de cha­cun, cer­tains seront atti­rés par l’expé­rience pro­po­sée. D’autres pré­fé­re­ront con­ti­nuer à jouer aux DJ en atten­dant des garan­ties plus sûres. Et tôt ou tard, le mar­ché tran­chera entre les deux.

Plus qu’à sor­tir le pop-corn.